Le 10 octobre, après avoir vu Donald Trump annoncer depuis l’Égypte la fin de la guerre à Gaza, j’ai dit à un ami qui suivait les événements des deux dernières années : « Alors, la guerre est finie. » Mon ami, qui a l’habitude de tout philosopher, m’a répondu : « Quelle guerre ? »
Mais mon ami est quelqu’un de très pragmatique. Je l’ai vu pleurer de choc la nuit où l’hôpital baptiste Al-Ahli de Gaza a été bombardé pour la première fois. Je l’ai vu se murer dans le silence pendant des jours, sans exprimer la moindre émotion, même si je savais qu’il saignait de l’intérieur, comme nous tous en Palestine pendant le génocide. Je sais qu’il ne considère pas ce qui s’est passé — et ce qui continue de se passer — comme une question philosophique. Pourtant, il avait raison : demander si la guerre est finie suppose qu’une guerre a eu lieu.
Vous vous demandez peut-être, comme moi, comment on peut remettre en question le fait qu’il y ait eu une guerre à Gaza — et pourquoi un Palestinien vivant en Palestine poserait une telle question. Mais cette question peut avoir plusieurs réponses, selon la manière dont on la comprend. Et elle nous concerne, vous et moi, plus que jamais.
Dans les années 1990, le sociologue français Jean Baudrillard a affirmé que « la guerre du Golfe n’a pas eu lieu ». Il ne niait pas les faits, mais soulignait que l’expérience vécue de la guerre était absente pour le grand public. La guerre du Golfe était un spectacle médiatique hyper-organisé, diffusé en direct pour la première fois dans l’histoire via CNN. Mais dans le monde symbolique des médias, l’expérience humaine de la guerre n’a pas eu lieu.
Bien sûr, la tragédie du génocide à Gaza a atteint le public via Internet, et dans une certaine mesure par les médias traditionnels. Mais l’a-t-elle vraiment atteint ? Enrobée d’un flot d’arguments, souvent destinés à justifier ce qui se passait — tout en le niant — la « guerre » à Gaza a été vécue surtout comme une controverse sur la manière d’interpréter les événements. Ce qui pose la question : dans le monde symbolique des médias et du web, la « guerre » à Gaza était-elle autre chose qu’un conflit rhétorique sur sa perception ?
En tant que journaliste palestinien vivant en Palestine, confronté quotidiennement à la couverture médiatique de mon pays, j’ai passé toute ma carrière à marcher sur le fil entre l’existence réelle et l’existence symbolique de la Palestine et des Palestiniens.
Dans la vie réelle, sur le terrain, la Palestine est aussi complexe que l’existence humaine elle-même. Le quotidien n’est pas un événement politique, même s’il est marqué par la politique dans ses moindres détails. Les Palestiniens travaillent, ou cherchent du travail, luttent pour gagner leur pain, étudient, se disputent, se réconcilient, tombent amoureux, fondent des familles et font tout ce que font les gens. Ils expriment leur culture et la vivent à travers tout cela — une culture vivante, influente, dans laquelle il est difficile de naviguer, loin d’un folklore figé. Et dans chaque aspect de cette vie, le déni de leur liberté, de leurs droits et de leur dignité, imposé par leur réalité politique, est un facteur central.
Mais dans le monde d’aujourd’hui, notre existence collective et quotidienne en tant que peuple n’a pas assez d’importance pour les architectes du monde symbolique des médias. Nous ne sommes pas une « nation start-up » qui exporte de l’IA de surveillance aux gouvernements policiers. Nous n’avons pas d’industrie d’armement à plusieurs milliards. Nous ne sommes même pas intéressants comme consommateurs, car l’occupation de notre terre nous a privés de nos ressources naturelles et nous a rendus dépendants de l’aide internationale. En tant que Palestiniens, nous n’avons pas de valeur économique comme destination touristique, puisque le tourisme dans notre pays est contrôlé par les occupants, qui contrôlent nos lieux saints, les seuls endroits dans notre terre qui attisent la curiosité de la majorité des touristes.
Les liens de mon père avec son oliveraie, le combat de la famille de mon ami pour construire une maison pour plusieurs générations, l’attachement des anciens de mon village aux pierres de leur vieille église, la culture communautaire des camps de réfugiés de Gaza, les souvenirs de leurs villages détruits… tout cela n’a aucune valeur économique et donc ne mérite pas d’exister dans les médias. C’est pourquoi nous sommes effaçables. Et c’est pourquoi les médias capitalistes peuvent, sans scrupule, réduire notre destruction collective à des chiffres. Notre culture populaire, notre identité, nos traditions n’ont pas leur place dans le monde de l’existence symbolique.
Être journaliste palestinien, comprendre les règles du marché médiatique, c’est vivre chaque jour avec la réalité que tout ce qui fait ton identité, tout ce que tu aimes, tout ce à quoi tu appartiens, n’a aucune valeur dans le monde où tout se vend et s’achète, où l’on dit aux gens quoi consommer et comment. Un monde où l’existence — toute existence — est jugée digne ou non. Mais le plus dur, c’est de réaliser que pour exister dans ce monde, ton peuple doit mourir ; que la mort est le seul appât médiatico-économique que toi et ton peuple avez à offrir.
Ces deux dernières années, l’existence des Palestiniens a eu une valeur marchande, parce qu’ils mouraient chaque jour, violemment, en masse. Nos gens à Gaza ont offert le spectacle avec leur sang, leurs larmes, leurs cris — et c’est pour cela qu’ils étaient en tête des actualités. Et maintenant que les règles du capitalisme décrètent qu’il est temps de clore la guerre pour laisser place aux méga-projets du Moyen-Orient, l’existence palestinienne retourne à l’arrière-plan, alors que les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie continuent de saigner, de pleurer, de crier.
Alors, la guerre est-elle finie ? A-t-elle même eu lieu ? Si vous relisez la couverture médiatique dominante après ces lignes, vous pourriez conclure qu’elle n’a jamais eu lieu. Heureusement, le monde des médias capitalistes n’est pas le seul espace d’existence. Ce n’est même pas le principal. La Palestine existe depuis bien longtemps, avant même l’invention de la télévision. Elle existait, dans toutes ses composantes, muslmans, chrétiens, juifs, et autres, bien avant que Napoléon ne la place sur la carte de ses conquêtes impérialistes et avant que les Britanniques ne commencent à planifier sa colonisation.
Notre peuple a vécu, lutté et forgé son identité avant et depuis 1948, même quand les médias ont effacé notre nom de leur récit virtuel. Et peu importe ce que dit la presse dominante capitaliste, la guerre en Palestine a commencé bien avant le 7 octobre 2023 et elle continue. Plus important encore, ces deux dernières années, des millions de personnes à travers le monde ont commencé à voir notre existence réelle, dans toutes ses dimensions et ils ne peuvent plus l’ignorer.
C’est pour cela que le journalisme, l’art, l’écriture ont un autre sens. Un sens qui ne se plie pas aux règles de l’existence symbolique capitaliste. Un journalisme enraciné dans la vie matérielle des gens, lié à elle, engagé envers ceux dont la réalité est couverte, et ceux qui méritent de la connaître. Un journalisme qui compte, en partie, parce que vous, le public, le prenez au sérieux.
C’est ce journalisme que nous défendons à Hara 36 - La Palestine Narrée : Un journalisme qui ne construit pas des récits symboliques depuis des bureaux à des milliers de kilomètres, sous la pression de l’argent et de la politique, mais qui transmet les histoires de notre peuple, imprégnées de l’odeur de nos quartiers, une odeur sans valeur marchande, donc invendable : celle du zaatar, de la sauge, du gaz lacrymogène et de la poussière des ruines.
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